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1. Rigzin Pema Norbu

Citons un extrait du « Rosaire exauçant les souhaits », invocation au lignage composée par la seconde incarnation :

En particulier, ô maître incarné de Réqué, dans le Dokham,
Suprême hérouka et glorieux vidyadhara,
Vous avez résolu la vue et atteint la maîtrise des pratiques d'union et de libération.
À vous, Péma Drodul Norbou, j'adresse cette prière.

Il est dit, également, dans l'autobiographie intitulée « Bouquet de lotus » :

Du roi des accomplis, Namkhai Nyingpo,
Il est l'émanation. Ce vidyadhara
Qui se nomme Péma Norbou,
Détient les guides prophétiques des profonds trésors d'Orgyen.
Sachez qu'il s'agit d'un être sublime.

Le seigneur des accomplis, dont le nom complet est Tagrépa Péma Norbou Kunzang Drimé Dorjé Ziji Thrinlé Drodul Tsel, naquit à Réqué, dans le Tibet oriental.
Auprès de Rigzin Dudul Dorjé, il prit les voeux de Bodhisattva et obtint le cycle des Trois Racines de Dudul (Dudul Tsasoum). Avec l'érudit et accompli Péma Lodrö, il étudia et analysa la progression selon les dix Terres et les cinq Voies.
Sept années durant, il s'absorba dans la contemplation du précieux Esprit d'Eveil, à l'ermitage de Nénang et fit ainsi naître en lui une puissante compassion spontanée.
Par une session de Tonglen, pratique de visualisation consistant à prendre les fautes d'autrui et les échanger contre ses propres vertus, il guérissait les personnes affligées de maladies difficiles à traiter.
Une fois, son corps se couvrit entièrement de pustules. Alors qu'il semblait souffrir le martyre, d'autres le dénigrèrent par ces mots : « Prétendre à protéger autrui alors qu'il n'est pas capable de se soigner lui-même, c'est de la vantardise. Sa conduite n'a aucun sens ».
Il dit alors : « Comme j'ai tourné le dos à l'auto-chérissement, je ne me suis pas soigné. Sinon, quelle difficulté aurais-je à écarter ce mal bénin ? S'il y a des incrédules, qu'ils approchent et observent mon corps, cet agrégat qui exprime la vérité de la souffrance ! »
Aussitôt, une centaine de fidèles et de parjures s'assemblèrent autour de lui pour l'observer. Il s'adressa à eux en ces termes :

En méditant l'Esprit d'Eveil,
Je prends en charge les souffrances d'autrui.
Cet agrégat souillé, fait de chair et de sang,
Tourmenté par la maladie, est bientôt bon à jeter.
Quelques uns, ici, ont l'esprit obscurci.
Ne connaissant rien des qualités de pureté,
Ils voient tout à travers leurs yeux impurs,
Et c'est avec un tel défaut qu'ils s'expriment.
Afin de clarifier l'esprit des fidèles,
Afin de guider les ignorants vers la vérité
Et afin de faire cesser le dénigrement de la Doctrine,
Je montre aujourd'hui un signe de mes accomplissements.
Par la grâce de l'Esprit d'Eveil
Et par la force de ces paroles de vérité,
Que ce corps illusoire, atteint par la maladie,
Soit purifié dans l'état où tout est vu comme illusion !

En prononçant ces mots, il joignit les mains à hauteur du coeur. Un son mélodieux envahit alors l'espace, la terre trembla et une légère brise s'éleva, répandant une douce fragrance. Son corps émana des rais lumineux de différentes couleurs, faisant disparaître toute trace de pustules. Il était guéri.
Plus tard, auprès de Rigzin Longsel Nyingpo, Kunzang Khyabdel Lhundroub et d'autres maîtres, il étudia les enseignements de la tradition nyingma, tels que le triple cycle du Dogyou Semsoum, textes tantriques relevant respectivement de l'Anou, du Maha et de l'Atiyoga.
En les pratiquant, il atteignit un niveau élevé d'accomplissements. Plus particulièrement, il mêla en un seul courant les lignées des deux grands révélateurs de trésors, Dudul Dorjé et Longsel Nyingpo.
En s'exerçant au yoga des canaux subtils, souffles et essences, son corps devint une cité adamantine et les quatre joies firent naître en lui la sagesse métaphorique, puis la connaissance primordiale qui réalise la vérité absolue.
Par la voie profonde du yoga de l'union avec une parèdre, il guida 108 femmes et une myriade de non-humaines sur le chemin de la délivrance, les amenant au niveau de la béatitude immuable.
Alors qu'il utilisait le désir des êtres soumis aux passions pour les subjuguer par le biais des moyens habiles, un disciple qui avait pris les voeux monastiques lui demanda d'arrêter car il craignait que de telles méthodes finissent par nuire à la réputation du Lama.
Son maître lui répondit ainsi :

Kyého. Toi qui possèdes la foi, écoute-moi !
Prêtes-moi l'oreille, toi qui te soucies du « qu'en dira-t-on » !
Écoute-bien, toi qui es soumis à l'espoir et à la crainte !
Écoute attentivement, toi qui vis dans les faux-semblants !
Moi, je détiens la confiance dans la vue.
Les valeurs mondaines, je les ai oubliées et transcendées.
Je ne fais que m'efforcer d'accomplir le bien d'autrui
Et je suis incapable de penser à mon propre intérêt.
Moi, je fais des efforts en vue de la libération
Et je ne m'implique pas dans les affaires du monde.
Mon corps, cette machine à produire la grande félicité,
S'il s'avère utile à autrui, je le lui offre.
Cent femmes du monde des humains
Se sont liées à moi physiquement,
Ainsi que moult non-humaines, du monde des dieux et des esprits.
Et je les ai guidées sur le chemin de la délivrance.
En me rencontrant, même si l'on n'est pas libéré en cette vie,
Le lien créé avec moi est porteur de sens.
La grâce des mantras est infaillible.
La vérité que je détiens ne déçoit pas.
Ce sublime Dharma sans tromperie,
C'est la vision du Mayajala,
C'est l'instruction cruciale du Kalachakra,
C'est la pratique de tous les accomplis.
Cette activité de subjugation par la félicité,
Est l'oeuvre des Bodhisattvas.
Ce don de la félicité, dénué de tout attachement,
Est la première des six transcendances.
Par mon instruction sur la félicité,
Les pécheurs franchissent le seuil de la sublime Doctrine.
Certains se détournent des voies non-Bouddhistes,
Certains accèdent à la voie de la délivrance.
Merveille que la science et l'amour des Bouddhas !
Merveille que leurs instructions habiles en méthodes !
Ceux qui se réjouissent de la voie merveilleuse
Se délectent de la merveilleuse félicité !
À ces mots le disciple répliqua : « S'il en est ainsi, maître, agissez comme il vous sied. En bien ou en mal, quoi que vous fassiez, je n'y verrai que pureté. »
Un jour, une mendiante de Dergué à l'aspect repoussant et aux cheveux blanchis, borgne et lépreuse, alla voir un oracle pour solliciter une divination. Le dieu tutélaire lui fit savoir qu'elle serait guérie, si elle se rendait auprès du Lama Péma Norbou.
Elle alla donc lui rendre visite et lui expliqua la raison de sa venue. Le maître lui dit : « Nous devons nous unir une fois ». A quoi la vieille femme répondit : « Si vous faites cela, non seulement vous subirez des obstacles physiques mais cela nuira aussi à votre image. Pourtant, si vous ne le faites pas, qui pourra me guérir ? »
Alors qu'elle pleurait, le Lama eut ces mots :

Kyé. Toi la femme qui possède la foi, écoute-moi.
Mon esprit est un champ pur
Où les notions ordinaires de pauvre et de riche,
De jeune, de vieux ou de malade n'existent pas.
Visualise ainsi : tu es Vajra Varahi.
Ton corps est traversé par trois canaux subtils, alana, rasana et avadhouti.
Ton centre secret est un lotus à huit pétales.
L'essence du vajra de ton partenaire, Hérouka,
Guide-la sur le chemin de l'avadhouti.
Après l'avoir fait monter, renverse son cours avec le son « Houng ».
Fais la descendre en [émettant] le son « Shoug » assourdi.
Disperse-la en émettant, six fois, [la syllabe] « Ha ».
Pour sa rétention, tu dois la rassembler avec [la syllabe] « A ».
Pour tous les êtres fortunés rencontrés sur cette voie,
Dans le chakra de la grande félicité, au sommet de la tête,
Se trouvent les suprêmes guides : le maître-racine et ceux de la lignée.
Dans le chakra de jouissance, au niveau de la gorge,
Se trouve le mandala des déités tutélaires, paisibles et courroucées.
Dans le chakra du Dharma, au centre du coeur,
Dansent les dakinis des tantras-mères.
Dans le chakra de manifestation, au niveau de l'ombilic,
Se trouve la forteresse des gardiens assermentés [de la Doctrine].
Dans le chakra qui maintient la félicité, au niveau du centre secret,
Se trouve la réserve du gardien des trésors, la déité de richesse.
Le flux des essences souillées du sperme et du sang
Par l'absorption méditative sans caractéristiques,
Est transformé en nectar de la prime sagesse immaculée.
L'offrande aux déités du mandala de notre propre corps,
En un instant, fait la différence.
Maladies et négativités sont pacifiées dans la dimension absolue.
La grande accumulation de mérites est complétée,
Tout comme celle de la grande sagesse primordiale,
Pour guider de nombreux êtres sur la voie de la délivrance.
En offrant l'ambroisie vers le haut,
Les souhaits des déités des trois racines sont exaucés ;
Méfaits et chutes sont purifiés ; expériences et réalisations s'amplifient.
Lorsque tu fais descendre ce nectar,
Les souffrances des six types d'êtres du samsara sont dissipées.
Dans le mandala du Bouddha primordial,
Réside le fruit de l'Eveil retrouvé.
La maladie est la fantasmagorie des concepts.
À l'analyse, rien n'apparaît d'où que ce soit.
Marquer du sceau de la vue qui unit la vacuité à la félicité :
Telle est l'instruction qui délivre de la maladie.
Dans l'espace où méthode et sagesse sont unifiées,
Le grand démon de la saisie dualiste, [née de] l’ignorance,
Est libéré par l'arme adamantine du non-soi.
Merveille que la grande simplicité, libre de toute élaboration discursive !
Il accomplit le yoga de l'union dans l'état de vacuité, sans aspiration ni attribut, qui représente la triple approche de la délivrance. La grâce du maître rencontra l'intense dévotion de la mendiante et, par la puissance de la grande vérité immuable de la vue du Réel, le jour-même, la vieille femme guérit, retrouva des cheveux noirs et un corps de jouvencelle.
Dès lors, elle abandonna l'attachement au samsara, acquit une totale conviction dans la Doctrine et fit naître en elle un amour bienveillant pour les êtres. Elle s'engagea totalement dans la pratique du Dharma et l'on dit même qu'elle atteignit le Corps d'arc-en-ciel.
Plus tard, comme Kunzang Khyabdel Lhundroub avait confié la charge de l'enseignement au sublime Péma Norbou, celui-ci assuma notamment le trône d'or des monastères de Dragmar et de Nénang. Puis, il légua cette responsabilité au tulkou de Dragmar et entreprit une retraite de longue durée dans un ermitage.
Un jour, alors qu'il chevauchait vers Lingkhashi, un groupe de malandrins l'encerclèrent. Lorsqu'ils s'apprêtèrent à l'occire, il s'éleva d'une coudée au-dessus du cheval et pointa l'index dans le geste de la menace : les bandits devinrent comme fous et furent subjugués. Il leur expliqua le Dharma et ils devinrent ses disciples.
Une tempête de neige s'étant abattue, cavalier et monture dévalèrent la pente. Il remonta en portant dans ses bras le cheval, laissant une empreinte de pied dans la roche abrupte, lisse comme un miroir.
Selon ce qu'en rapporte la tradition orale, cinq jours avant de quitter ce monde, il vola de Nénang à Dragmar, pour y donner certains enseignements et à son retour, il décéda dans sa grotte de méditation. Plusieurs bergers qui se trouvaient dans les parages purent, quelques jours durant, entendre de la musique et observer un orbe de lumière irisée au dessus du lieu de retraite.
Les disciples en eurent vent et lorsqu'ils se rendirent à la grotte, ils virent que le corps de leur maître avait rétréci jusqu'à atteindre la taille d'un enfant d'une huitaine d'années, signe manifeste qu'il avait réalisé la base et la voie du Dzogchen.
Les fidèles incinérèrent la dépouille, qui se transforma en un amas de reliques.
Ce bref récit a été élaboré à partir de la biographie intitulée « Le lac savoureux de la foi » (Namthar Dépai Röltso) et également d'après les chants de Trulshig Wangdrag Gyatso, les écrits de Rékong Ngagpa Dorjé Namgyel et la tradition orale.