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2. Rigzin Chenpo Tséwang Norbou
(1698-1755)

Né dans le Kham, près de Riwo Trazang (ou Tamatéou, selon le nom de son dieu local), il fut identifié par Rongtön Péma Déchen Lingpa comme la réincarnation de Rigzin Péma Norbou.
Étudiant auprès de lui et auprès d'autres maîtres tels que Tréhor Shabdroung Rinpoché, il recueillit le nectar de leurs paroles et devint un parfait érudit dans les trois arts du débat, de l'écriture et de l'enseignement.
Le roi de Dergué et Gyelsé Sönam Déoutsen lui confièrent la charge de l'enseignement au monastère de Kathog mais il y préféra la voie de la non-action des yogis errants et partit pour le Tibet central.
Jonang Chöjé Kunzang Wangpo le reconnut comme une émanation de Sazang Mati Penchen (1294-1376) et lui offrit le trône d'enseignant du monastère de Jonang.
Il eut dans ses relations le roi Pholha Sönam Tobgyel et entretint des liens réciproques de maître à disciple avec Gyelwa Karmapa, Shamar Rinpoché, Jamgön Taï Sitou, Gyelwang Drougchen et d'autres maîtres encore.
Il se rendit au Népal pour restaurer les trois grands stoupas (Swayambounath, Bouddhanath et Namobouddha), mais le roi népalais y fit obstacle. Il jeta alors un sort et la capitale du royaume s'embrasa. Lorsque le souverain implora son pardon, l'incendie s'éteignit de lui-même. Il offrit alors de l'or, en quantité égale à la charge d'une quinzaine d'hommes, pour la restauration de Swayambounath. Telle est l'histoire que l'on rapporte.
Lorsqu'il arriva à Kyirong dans le Mangyul, à l'invitation de Kyabjé Drougchen Rinpoché, il montra ses accomplissements : il arrêta la course d'un rocher gros comme une tente qui dévalait vers lui et laissa des traces de pieds dans la pierre en de nombreux endroits.

À la mort du prince népalais, de nombreux religieux, Bouddhistes et non-Bouddhistes, furent invités par le monarque. Lors des funérailles, celui-ci s'adressa à eux en ces termes : « Aujourd'hui, s'il y a un yogi capable de brûler la dépouille de mon fils sans utiliser de bois, je lui offrirai une récompense ! »
Kathog Rigzin Chenpo lui répondit : « Je n'ai pas besoin de votre récompense, mais j'ai un engagement à vous demander. » Le roi promit de respecter cet engagement, quel qu'il fût. Alors, le maître pointa l'index dans le geste de la menace. Du feu jaillit du bout de son doigt et, instantanément, le corps du défunt s'embrasa.
Lorsque le souverain demanda quel engagement il devait honorer, il lui expliqua le caractère exécrable de la tradition de ce pays consistant à mettre la veuve sur le bûcher de son mari défunt, et lui réclama d'y mettre fin. Le roi publia alors un édit abolissant l'immolation d'un vivant par le feu.
Selon certains historiens, ce fait représente la plus importante de toutes les oeuvres sacrées du célèbre Kathog Rigzin Chenpo.
Répondant à l'invitation du roi du Mustang, il se rendit à Mouktinath. Les esprits locaux créant des obstacles, il brandit un vajra de sa main droite avec une expression terrible. Sous l'aspect de la déité tutélaire, des flammes jaillirent de son corps. Il entonna un chant de réalisation pour lier dieux et esprits par une promesse. Tous les gens présents en furent les témoins.
Un long tronc d'arbre avait été choisi pour servir d'axe vital d'un grand stoupa mais personne ne pouvait le ramener de la forêt. Il invoqua le pouvoir de la vérité et par, un simple contact de sa main sur le tronc, celui-ci fut projeté au loin, à la vitesse d'une flèche. Il devint alors léger et facile à porter.
Une fois, comme le roi du Népal ne respectait pas son serment, le maître le tança vertement. Le monarque le vit alors se transformer en déité courroucée crachant des flammes. Non seulement il s'engagea à faire le nécessaire pour honorer sa promesse mais encore, il accomplit désormais ses engagements en temps voulu, jusqu'à la mort du maître.
À la demande du gouvernement tibétain, Kathog Rigzin Chenpo se fit l'ambassadeur du septième Dalaï Lama et se rendit au Ladakh comme médiateur dans un conflit. Le roi ladakhi Tashi Namgyel s'opposant à sa venue, il écrivit une prière exhortant Tara à intervenir. Au moment où il sollicitait l'aide des protecteurs assermentés, ce roi eut toutes sortes de visions de mauvais augure et devint incapable de refuser une entrevue avec le maître. Il vint rencontrer celui-ci et, dès qu'il vit son visage, tomba inanimé. Lorsqu'il retrouva ses esprits, il s'engagea à accomplir tout ce que le maître lui demanderait. Le conflit fut ainsi définitivement terminé.

Kathog Rigzin Chenpo fit restaurer ou bâtir pas moins d'une centaine de monastères au Népal, Ladakh, Sikkim, Mustang, Dolpo, Noubri, Sharkhoumbou, Kongpo, Mangyul, entre autres lieux.

Dans l'un de ses chants, il a ainsi exprimé son caractère :

Hé ho ! Héritier du karma passé et du lignage familial,
Le tempérament de l'homme que je suis,
Je vais vous l'évoquer, sans rien dissimuler.
Une fois encore, le voici exposé !
Quelle est ma dévotion envers le maître racine ?
Sans me soucier de ma vie, à mon maître,
Je me consacre. Et, compte tenu de cette époque,
J'en suis heureux et fier.
Je n'ai pas atteint une haute réalisation dans ma pratique
Mais, le sens véritable de la doctrine du Mahamoudra et du Dzogchen,
Je le connais avec justesse, sans erreur ni défaut.
Ayant confiance en moi, je me fie à mon propre jugement.
C'est au vu et au su de tous que j'agis,
Sans dissimuler des comportements incorrects.
Dehors comme dedans, je reste le même
En restant maître de mon esprit.

Cependant, même si j'ai acquis une conviction totale
Dans les subtilités de la causalité karmique,
Je suis né en l'époque dégénérée, dominée par les cinq poisons.
S'y conduire avec une parfaite discipline se révèle très difficile,
Mais, en mêlant autant que possible le Dharma à mon esprit,
J'agis toujours en gardant l'esprit présent.
Ayant réfléchi au caractère à la fois bénéfique et effrayant
Des stricts engagements des mantras secrets,
Je les ai considérés comme plus précieux que ma vie
Et j'ai résolu de les protéger avec la plus grande diligence.
Certaines de mes actions passées ou présentes,
Pourraient sembler relever seulement du profane,
Mais ce sont autant de moyens bénéfiques aux êtres et à la Doctrine.
Je les emploie avec une pure intention, qui ne dissimule aucun intérêt personnel.
En cette vie, également, je n'ai jamais, au grand jamais,
Essayé de rassembler un essaim de disciples,
Pour avoir une apparence de maître, tout en étant sous la coupe d'autrui.
Maintenant encore, cela n'arrive pas et cela n'arrivera jamais.
Quant aux disciples qui se sont regroupés spontanément autour de moi,
Je les mène vers le Dharma sans aucun attachement.
Les oblations qui me sont faites par dévotion,
Qu'il s'agisse de mets délicieux ou d'habits élégants,
Sans me les approprier incorrectement en abusant autrui,
Je les transforme en offrandes ou en dons.
Depuis ma tendre enfance,
Je n'ai aucun attrait pour les richesses :
Elles n'ont rien à voir avec le Dharma qui libère.
Telle est ma nature.
De plus, lorsqu'il m'est arrivé d'en accumuler un peu,
Dans l'intention de servir le maître et la Doctrine,
Il ne m'est jamais venu à l'idée
De les faire miennes.
Mon attachement à la richesse est des plus faibles.
Quant aux femmes, je les aime.
Comme je les garde dans mon coeur,
Ma bouche ne peut vanter la chasteté.
Cependant, lorsque j'y prends plaisir,
Du début jusqu'à la fin, je n'entretiens aucune passion excessive.
Pas de rejet, pas d'obsession, telle est la voie que je suis.
Je ne suis pas de ceux qui s'engagent jusqu'à la mort.
Il m'arrive de m'emporter,
Mais cette aversion s'évanouit aussi vite qu'elle apparaît.
Quant à la colère provoquée par des raisons sérieuses,
Elle ne me vient pas facilement mais reste solidement ancrée en moi.
Cette colère, je cherche à la repousser, mais la nature humaine
Est ainsi faite qu'il est difficile de la transformer immédiatement.
Que je sois sujet à l'aversion ou au courroux,
Au fond de mon coeur, je garde la graine de la compassion
Et je ne m'en suis jamais départie.
Au moment où la colère enflamme mon esprit,
Je n'ai pas la chance de savoir prononcer
De douces paroles empreintes d'hypocrisie.
Aussi, du Tibet oriental jusqu'ici,
Je suis réputé pour avoir un mauvais caractère.
Lorsque je rencontre des gens imbus d'eux-mêmes,
Moi aussi, je suis orgueilleux.
Lorsque je me trouve avec des gens humbles,
Moi aussi, je suis sans orgueil.
Étant donné que j'ai n'ai pas acquis la patience du Dharma,
Mon attitude dépend de la conduite des gens que je fréquente.
Jusqu'à présent, ma jalousie est des plus faibles.
J'évite de parler aux gens s'ils ne me questionnent pas,
Mais s'ils le font, je leur réponds.
Lorsqu'on cherche à s'adapter à moi,
En retour, je fais mon possible pour m'harmoniser.
Si on me cherche encore et encore,
Je deviens comme un yack sauvage du Nord.
Comme je n'ai pas fait ami-ami avec les Mongols
Il y a des gens qui ne sont pas ravis.
Quoi qu'il en soit, ce ne sont que des images peintes sur l'eau.
Laissons les choses se produire, sans visée particulière !
Également, je ne recherche pas vraiment le pouvoir,
Je suis quelqu'un qui agit comme bon lui semble.
Objet d'espoir pour cette vie, la prochaine et les autres,
En mon Lama-racine, l'unique maître, je m'en remets.
De tous les Vainqueurs et leurs fils, également,
Il n'en est aucun qu'il ne personnifie.
Désormais et jusqu'à l'Eveil,
Je l'invoquerai autant que nécessaire. Plus encore,
Même après l'obtention de la complète bouddhéité,
Je ferai encore l'offrande la plus vaste au maître de la Famille.
En ce qui concerne la stabilité de la dévotion que j'éprouve,
Elle n'est pas liée aux circonstances, elle est toujours présente.
Si je réjouis ainsi le maître et les Trois Joyaux,
J'en suis heureux, même si je suis le seul.
Bien que cette assurance rende mon esprit heureux,
Il est étonnant que ce lien ne soit pas encore tranché.

Pratiquer le sublime Dharma de la Grande Perfection,
Et approcher ainsi le Corps de lumière sans reste :
Depuis ma tendre enfance j'y ai songé,
Mais, hélas, le destin n'a pas permis
Que je me retire dans la solitude.
Comme des pierres dévalant la montagne, ainsi des velléités de l'esprit :
On ne peut les renvoyer d'où elles viennent.
Alors, les grands desseins doivent passer avant les autres.
Si l'on ne se réfugie pas dans la solitude,
On ne trouvera jamais
La délivrance des souffrances du samsara.
Quand bien même j'aie identifié le démon des distractions,
À l'image d'Ela*, le dieu naga,
Ce résultat du karma est une difficulté que je dois assumer.
Mes plus grands défauts
Sont la paresse et le manque d'effort assidu,
En y songeant, je me retrouve envahi
Par la tristesse et les larmes.
Toutefois, la voie du Véhicule adamantin
Repose sur la compassion du maître.
Si l'on réalise ainsi la connaissance primordiale, qui dira quoi ?
Ainsi, tous mes défauts,
Mes faiblesses et mes qualités, sans rien dissimuler,
Je les ai exposés tels qu'ils me venaient à l'esprit.
Comme le joyau dans sa gangue
Et le lotus dans la fange,
Les défauts, une fois purifiés, deviennent qualités.
Qu'il en soit ainsi, tel est le voeu que je scelle.
Ces mots ne manqueront pas de provoquer la honte.

Kathog Rigzin Chenpo décèdera au Mangyul et ses reliques seront placées sur le sommet du mont Riwo Pelbar.

Cette courte hagiographie a été écrite à partir de l'ouvrage élaboré de Dragkar Rinpoché et de l'autobiographie de Rigzin Chenpo Tséwang Norbou.

(*) Alors qu'il était moine, il avait arraché, de colère, une branche d'arbre. Ayant brisé ainsi la règle monastique, il avait repris naissance comme le roi-naga Ela, avec un arbre enraciné dans le cerveau. La moindre brise lui provoquait de sévères maux de tête, mais il dut assumer son sort durant une longue période de temps.